« En vérité, Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que les individus qui le composent ne changent pas ce qui est en eux-mêmes. » (Coran, 13:11)
L’illusion moderne nous laisse croire que la renaissance de la Oumma pourrait advenir uniquement par une réforme politique, économique ou par des changements institutionnels. Mais l’histoire est claire : aucune civilisation ne s’est jamais relevée par décret administratif ou stratégie purement extérieure. Une civilisation renaît toujours par l’éveil intime des consciences, par une révolte intérieure contre l’oubli de soi, contre l’engourdissement spirituel et moral.
Car l’islam n’a pas triomphé sur la scène mondiale simplement par des conquêtes militaires ou par des calculs politiques subtils. Sa grandeur fut d’abord la conséquence d’un bouleversement intérieur, d’un basculement radical du cœur, vécu par une poignée d’individus convaincus. Aujourd’hui, notre communauté traverse une période de confusion profonde, prisonnière d’une nostalgie paralysante et d’une incapacité chronique à penser clairement son avenir. Nous devons alors nous interroger avec lucidité : quelles sont réellement les conditions nécessaires au réveil authentique de l’islam aujourd’hui ?
1. Replacer Dieu au centre de nos existences
Le véritable mal qui gangrène notre communauté n’est pas d’abord politique ou économique. C’est l’oubli profond de Dieu. Pas cet oubli superficiel qui se contente d’un discours religieux sans âme, mais l’oubli existentiel qui fait que Dieu n’habite plus nos choix, nos ambitions, ni nos désirs les plus profonds.
L’islam est né précisément de cette révolution intérieure exprimée par ce verset :
« Dis : ma prière, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent exclusivement à Allah, Seigneur des mondes. » (Coran, 6:162)
Cette réalité-là, les compagnons l’avaient vécue dans leur chair. Leur foi n’était pas qu’une croyance abstraite ; elle était un feu qui brûlait au plus profond de leur âme. Tant que nous ne retrouverons pas cette intensité spirituelle, nos discours resteront creux, nos projets seront vains, et notre renaissance une chimère
2. Réveiller l’intelligence par la lecture et la science profonde
L’islam est né d’une injonction bouleversante : « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé » (Coran, 96:1). Ce n’était pas une simple invitation à parcourir des lignes, mais un appel radical à nourrir l’esprit et l’âme par une lecture profonde, exigeante, capable de transformer intégralement l’individu. Aujourd’hui pourtant, notre communauté, particulièrement en France, a délaissé cet effort intellectuel au profit d’un savoir fragmenté, dispersé, consommé à la hâte sur les réseaux sociaux. Une bonne partie d’entre les musulmans s’est abandonnée à une connaissance superficielle, éphémère, glanée furtivement sur les réseaux sociaux ou au fil de vidéos rapides, sans profondeur ni réflexion véritable. Nous croyons nous instruire en nous contentant de visionner quelques reels, en parcourant des publications fugaces ou en grignotant des contenus sans cohérence ni enracinement. Mais cette approche superficielle ne peut engendrer ni renaissance spirituelle ni lucidité intellectuelle.
Pour sortir de cette léthargie, nous devons revenir à une véritable culture de la lecture : celle qui nourrit, interroge, secoue et fait grandir. Celle qui nous confronte aux grands textes, aux savants authentiques, aux penseurs exigeants de notre tradition et du monde contemporain. Ibn Khaldoun, Al-Ghazâlî ou Ibn Taymiyya n’ont pas bâti leur pensée en picorant des fragments rapides. Ils se sont construits par une science patiente, une lecture méditative, critique, rigoureuse. Ibn Khaldoun affirmait que la force d’une civilisation réside dans sa capacité à produire du savoir vivant.
Sans ce retour au livre, sans cette réconciliation avec une connaissance profonde, authentique, exigeant effort et endurance, notre réveil restera vain. Une communauté ne renaît pas par le nombre de vues ou de clics, mais par la profondeur du savoir qu’elle cultive et transmet aux nouvelles générations. C’est en renouant avec cette exigence intellectuelle et spirituelle que nous pourrons réellement réinvestir notre rôle historique et retrouver notre véritable dignité.
3. Se délivrer du bas monde
Trop longtemps, nous avons cru que la réforme viendrait d’en haut, d’un changement politique ou d’une mobilisation ponctuelle. Or, la véritable renaissance commence toujours par l’individu, par son propre engagement moral. Le Prophète Muhammad ﷺ l’a clairement affirmé :
« Je n’ai été envoyé que pour parfaire les nobles caractères. » (Hadith rapporté par Al-Bayhaqi)
Nous vivons aujourd’hui une crise profonde de valeurs : petits arrangements avec la vérité, complaisances quotidiennes avec la médiocrité, course effrénée vers les apparences mondaines. Ce culte du bas-monde, cette obsession matérielle, est précisément l’une des causes principales de notre léthargie spirituelle.
Le véritable fléau qui consume aujourd’hui la communauté musulmane, ce n’est ni la force des ennemis extérieurs ni l’hostilité du contexte globalisé, mais bien cet amour profond du bas-monde qui a pénétré insidieusement les cœurs. Cet attachement viscéral au confort, à la richesse matérielle, à la jouissance immédiate, nous a rendus incapables d’endurance, de résistance et de véritable sacrifice. Notre foi s’est vidée de sa substance, réduite à un simple décor culturel ou à un folklore sans âme. C’est exactement ce que le Prophète ﷺ avait prédit lorsqu’il nous avait avertis : « Un temps viendra où les nations se rueront sur vous comme on se rue sur un plat. » Lorsqu’on lui demanda : « Serons-nous peu nombreux à cette époque ? », il répondit : « Non, vous serez nombreux, mais faibles comme l’écume portée par le torrent. Allah ôtera de la poitrine de vos ennemis la crainte qu’ils avaient de vous et mettra dans vos cœurs le « wahn ». » Quand on lui demanda ce qu’est le « wahn », il répondit : « L’amour du bas-monde et l’aversion de la mort ».
Ce hadith résonne tristement aujourd’hui comme le portrait fidèle d’une communauté nombreuse mais impuissante, riche mais stérile, confortable mais vulnérable. Car lorsque le bas-monde s’empare du cœur, il lui retire sa vitalité spirituelle, son courage moral, sa capacité à sacrifier l’immédiat au bénéfice de l’éternel. Tant que nous n’arracherons pas de nos cœurs cet amour excessif du confort et du bien-être, nous resterons condamnés à l’impuissance et à l’insignifiance historique.
4. Un engagement spirituel plutôt qu’un miracle extérieur
Les discours abstraits et les analyses infinies ne suffiront jamais à réveiller la Oumma. Le véritable changement ne viendra ni d’une solution magique ni d’un miracle politique ; il proviendra d’un retour sincère et humble à Allah, d’une redécouverte de la profondeur de notre foi et de notre identité spirituelle. Aucune réforme collective ne sera possible sans réforme intérieure. Tant que nous continuerons de rechercher des solutions extérieures, politiques ou économiques, sans nous remettre personnellement en question, rien ne changera. Notre inertie provient essentiellement du fait que nous avons oublié que toute renaissance commence par une purification profonde du cœur :
« Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que ses membres ne changent pas ce qui est en eux-mêmes. » (Coran, 13:11)
Chaque musulman doit accepter d’être l’artisan premier de ce changement. La renaissance spirituelle de la communauté dépend d’abord de cette lucidité courageuse face à soi-même, de ce retour à la vérité intime de notre être. Cette renaissance, certes exigeante, est pourtant à notre portée. Mais elle nécessite patience, endurance, sacrifice. Elle exige aussi la conviction que l’islam n’est pas simplement un héritage culturel, mais une lumière éternelle capable d’éclairer les ténèbres du monde contemporain. Le Prophète ﷺ nous avait prévenu :
« Viendra un temps où pratiquer sa religion sera comme tenir une braise ardente dans sa main. » (Rapporté par Tirmidhi)
Face aux défis immenses que nous traversons, nous devons résister aux courants idéologiques destructeurs et redécouvrir que notre liberté véritable ne se trouve que dans la relation profonde et authentique avec Dieu. C’est à ce prix seulement que notre communauté pourra enfin retrouver sa dignité et son véritable rayonnement.

Puisse Allah nous faciliter cette réforme profondément intime et vitale pour nos âmes 🤲🤲